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Hurler sans bruits

Avoir peur d’exercer mon droit. C’est ce qu’il m’arrive à chaque fois que je suis dans le métro pour aller en manif. Mélange étrange de sentiments… Je suis tiraillée entre cette peur, la peur d’être gazée, matraquée, embarquée… La peur d’être paniquée, étouffée, oppressée…. Et l’envie d’être déterminée, de faire partie de quelque chose de plus grand et de plus important que mon opinion individuelle, de changer le monde avec les autres, de participer à quelque chose de beau, de transcendant et peut être de révolutionnaire. Cette envie, poussée par une colère sociale et une indignation politique, me bouffe à petit feu.

Ça ne faisait qu’une heure qu’on était là. Des nuages épais de gaz arrivaient vers nous à toute vitesse, les manifestants ont commencé à courir dans le sens inverse du nôtre. Ma sœur m’a agrippé par la main, m’a entraîné jusqu’au métro pour se réfugier du gaz qui commençait à nous piquer les yeux. Mais, à peine entrées dans la bouche, le gaz s’est dispersé partout, on ne voyait plus grand chose. Nous avions été gazées dans le métro. J’étouffais dans cet espace clos, mes yeux pleurais tout seuls. Ça pique, ça brûle.

-« J’étouffe Alice, j’arrive plus à respirer. »

-« Ne t’en fais pas, on va trouver une sortie, ça va aller. »

Ma sœur m’a ramené à la surface. Une surface toute aussi apocalyptique. Du gaz encore et encore, du gaz partout, des poubelles en feu, des vitrines cassées et des flics qui bloquaient toutes les sorties. Nous étions piégés.

Alice m’a emmené en bas d’un immeuble, à l’écart du chaos général. J’étais plus paniquée qu’autre chose, sûrement plus de peur que de mal.

À cet instant, je n’ai pu m’empêcher de me dire qu’ils nous considéraient tous comme des rats… Des rats à exterminer, de la vermine à disperser, à éliminer. Le gaz, puis les matraques, les embarcations, et enfin les canons à eau. Une belle artillerie de répression, de magnifiques armes pour violer nos droits et un splendide Etat policier.

Je suis rentrée chez moi, je me suis déshabillée et j’ai pleuré sous la douche. J’ai pleuré ma haine, pleuré ma peur et mon impuissance. Oui, surtout mon impuissance. Comment exprimer ce sentiment de révolte autrement que par la rue ? Autrement que par le rassemblement ? Qui nous écoute ? Les vieux politiciens poussiéreux dans l’Assemblée National savaient-ils seulement ce qu’il s’y passait juste devant ? Avons-nous réellement notre mot à dire ?
La rue est devenue invisible, muette. Manifester, c’est comme hurler dans un cauchemar, il n’y a aucun son qui sort… La manifestation c’est comme pisser dans un violon, non ?

Vendredi soir- 20h30- J’apprends que la loi est passée. 147 voix contre 24.
Je regarde les deux potes avec qui j’étais. Toutes les trois sonnées, la gorge resserrée et quelques larmes à retenir. Une lutte en vain parmi tant d’autres…

Mais il ne faut rien lâcher. On y retourne demain.

Parvis des droits de l’Homme- Trocadero -14h30- On débarque à trois, clope au bec, sérums phy planqués dans le froc et enceinte dans la poche intérieur de mon manteau.
Bizarrement, j’avais moins peur que mardi. Peut-être l’adrénaline de voir des gens, de la colère, de l’amour, de la vie, tout simplement. Ou peut-être du fait que la loi soit déjà passée, il n’y avait ni grand chose à perdre, ni grand chose à espérer. Encore un coup de gueule dans le vent. Un énième hurlement sans bruit.

Et pourtant…..

Le son de mon enceinte à fond, nous sommes passé de Youssoupha à IAM, de Boney M à Zebda et de La scred connexion à Dalida.

« Le bruit et l’odeur »… « Fuck le 17 »….« Fuck the police »….« tomber la chemise tomber la », « RA-RA-RASPUTIN »…« Laissez-moi danser, laissez-moi danser, chanter en liberté ».

Les pas de danse étaient timides au début, puis, nous avons mis le feu à nos corps, mis le feu à nos cœurs. Il n’y avait plus de peur, plus de virus, plus de zoom, plus de répression et surtout plus d’autorité. J’enlevais mon manteau, puis mon pull , jusqu’à ce que je me retrouve en brassière en train de danser en plein novembre, sur le Parvis des droits de l’Homme, les cheveux transpirants. Les flics étaient juste à coté, ils nous observaient, déconcertés. Évidemment, ils ne pouvaient rien faire, danser est encore légal. Les manifestants nous regardaient aussi, avec un grand sourire en coin. Certain-es se joignaient à nous, iels se mêlaient à nos pas de danse, à nos corps.

C’était comme une forme de catharsis. Le temps s’était arrêté et nous étions libres pendant l’espace d’une manif, d’un instant, comme si tout était à peu près normal. Nous avions décidé de chanter, de danser, de contrer la peur et l’oppression en vivant, tout simplement, au milieu de cette foule révoltée. La liberté, à l’état pur, malgré les keufs qui nous encerclaient.

À ce moment précis, la rue était bien à nous.

« Laissez-moi filmer, laissez-moi filmer les keufs en liberté ».

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